La vérificatrice

 

Que vouliez-vous devenir quand vous étiez jeune ? Une fois la phase pompier, coiffeuse et police mise de côté ? Quelles étaient vos inspirations ? Est-ce que vous vous disiez « Quand je vais être grand(e) je vais être X, je vais faire X, et je vais vivre à X » ?

Évidemment qu’adolescente, je n’ai jamais rêvé de devenir vérificatrice. Par la lecture de bons livres, j’étais inspirée à devenir docteur. Après avoir lu tous les livres de John Grisham qui étaient à ma disposition, j'ai voulu devenir avocate. Lorsque le temps est venu de visiter les universités pour faire mon choix, j’ai été charmée par le HEC. C’était une belle école, toute neuve, toute belle, toute stylisée. Les vieux bâtiments défraîchis de McGill étaient un peu tristes à côté. J’ai donc décidé de tenter ma chance en « Administration des affaires ». L’idée de devenir une femme d’affaires me convenait, et il serait toujours temps d’aller faire mon droit après mon Bac en administration (Ah que c’était un peu naïf de penser ça !) 

J’ai donc commencé au HEC. Mon cours d’initiation au Marketing me séduit, je finis même avec un A+. Pourtant, les chances de débouchés me semblent moins bonnes que la comptabilité, cet autre cours d’introduction où j’ai aussi un À+. Je réalise que la comptabilité c’est très stable, c’est possible de maîtriser la connaissance, et on me promet un taux de placement de 110% et un incroyable salaire. Tentée par ses beaux dollars et cette facilité de me placer, je prends la décision de continuer en comptabilité, et tant qu’à y être, d’y faire mon titre de comptable agréé. Je prends le tout à coeur, je fini dans les 50 premiers candidats à l’examen national et je débute ma carrière dans uns des Big 4 (pour les non initiés, Big 4 représente les 4 plus grands bureaux comptabilité publique au monde).

7 ans plus tard, me voilà à faire le bilan : j’ai travaillé pour 5 employeurs différents, et ce dans 7 rôles différents, si on compte mes changements à l’intérieur d’une même entreprise. J’ai débuté comme vérificatrice en 2007 pour quitter après un an et demi, car j’en avais assez. J’y suis pourtant retourné, pour faciliter l’obtention de mon visa de travail américain, deux ans plus tard, lorsque j’ai décidé de déménager aux États-Unis. Mon travail m’a amené dans 6 pays - j’ai habité dans 3 villes différentes - je suis déménagée 8 fois dans ces 3 villes. Mon CV, quand j’inclus tous mes rôles, fait plus de deux pages. Ça me prend un bon 10 minutes expliquer mon cheminement de carrière lorsqu’un recruteur m’approche. Et me voilà encore vérificatrice aujourd’hui.

Alors qu’est-ce qu’il y a de mal à être vérificatrice ? En gros, un vérificateur vérifie la job des autres. Bien que cela peut prendre plusieurs formes, l’idée reste la même : je vais te dire (et je vais dire à tes boss), si tu fais bien ta job et si tu la fais sans erreurs. Le tout, sans vraiment comprendre à 100% ce que la personne vérifié fait au jour le jour. Il est donc clair que personne ne souhaite avoir affaire avec les vérificateurs. Donc,on leur donne la pire salle de conférence - on leur donnerait même un garde-robe si on pouvait, en souhaitant qu’ils soient si inconfortables qu’il finissent leur travail au plus vite.  Les clients sont stressés ou fâchés d’interagir avec eux, ne se rendant pas compte que le vérificateur doit presque toujours faire affaire à des gens mécontents.

ll y a aussi les petits irritants. L’accès internet est toujours mal arrangé, soit que c’est lent, soit que personne ne connaît le fameux mot de passe. L’accès à une imprimante est un challenge et tu dois donc faire ton travail majoritairement sur ton ordi - bonjour les lunettes à 30 ans. Les chaises sont la plupart du temps inconfortables - oubliant tous concepts d’ergonomie primordiaux pour éviter des visites hebdomadaires chez le chiropraticien. L’espace de travail est souvent sale, si sale que j’ai pris l’habitude d’amener avec moi mes lingettes nettoyantes. Le café est rarement bon, à condition de savoir se servir de la maudite machine, forçant ainsi le repérage d’un Starbuck à proximité dès le début du mandat, car il faudra de la caféine pour faire passer tout ça. Les micro-ondes et frigos des clients sont plutôt douteux, mieux aller au resto pour le lunch. Lunch que tu prends pour apporter, car c’est devant ton ordi que tu mangeras, pour sortir le plus rapidement possible de cet enfer le soir venu.

Peut-être pensez-vous que d’être entouré d’autres gens qui font la même chose aide à faire passer tout ça ? Non. Je dirais que 80% des collègues que j'ai côtoyés ces 7 dernières années étaient aussi insatisfaits de leur carrière. Nos échanges se résument donc souvent à se plaindre de la job, se plaindre du client, se plaindre d'autres collègues ou se plaindre des boss. La plupart n’aiment pas la job, mais la paie est bonne, les promotions arrivent fréquemment, alors on « tough » aussi longtemps possible.

Tout ça c'est sans compter les nouveaux, les recrues, les juniors, peu importe comment on les appelle. Les nouveaux boivent encore le Kool-Aid qui leur a été servi à l’université, et durant leur recrutement, lorsqu’on leur promet une vie digne des plus grandes célébrités de ce monde, à grand coup de publicités tappe à l'oeil promettant un rythme de vie effréné, avec hélicoptères et j'en passe. Ils ont entendu parler des scandales de Enron et ils sont prêts à sauver l’humanité. Dès leurs premiers jours au bureau, on les voit arriver avec leur complet et cravate, et leur crayon et bloc-notes, prêt à relever tous les défis. De mon côté, comme manager, je souhaite seulement qu’ils soient proactifs à commander le lunch, à aller chercher les cafés, et qu’ils soient capables de faire des photocopies recto-verso en couleur. C’est un peu pour cela que j’ai cessé de faire du recrutement. Mon cynisme n’aidait pas à la cause. Ça et le fait que les générations Y et Z ont le complexe de l’enfant roi qui m'exaspère vraiment. Mon stagiaire cet été a terminé en me disant qu’il croyait que ses efforts et ses talents pourraient être mieux utilisés ailleurs qu’en audit. Je lui ai donc souhaité bonne chance dans la vie et j’ai recommandé au RH de ne pas lui faire une offre, à lui et son talent, qui était assez ordinaire merci de toute façon.

Alors, revenons à ma question du début, qu’est ce que je rêvais de devenir quand j’étais jeune. Je vais vous avouer que clairement, je ne rêvais pas de vérifier la vie des autres. C’est donc la frustration qui vient avec cette mise à l’évidence que je suis un peu passée à coté de la plaque qui m’empêche d’avancer ces temps-ci. Fais simplement autre chose, vous direz. BIen honnêtement, un point positif d’avoir observé les gens faire leur job ces dernières années m’a confirmé une chose : j’aime mieux vérifier la comptabilité, que la faire moi-même. Donc oui, faire autre chose aiderait, mais pas à n’importe quel prix et pas n’importe quelle chose. L’avantage d’avoir fait autant de job dans toutes ces entreprises et toutes ces villes, c’est que je sais vraiment ce que je ne veux pas et j’utilise ces paramètres pour définir la suite de l’aventure. À suivre...